Dans notre édition du 19 août, nous évoquions la saturation des centres d’hébergement en indiquant que « les demandeurs d’asile n’étaient plus les bienvenus dans le Maine-et-Loire », à la suite d’un arrêté pris par le préfet en juillet. Et nous précisions que la suspension des domiciliations dans le Maine-et-Loire « ne respectait pas la convention de Genève relative au statut des réfugiés ».
La préfecture conteste cette analyse. Elle tient à préciser que « ce dispositif est géré par l’Agence nationale de l’accueil des étrangers et des migrations. Dans un contexte de saturation des structures locales d’hébergement, le bon sens est alors d’interrompre les domiciliations demandées par les demandeurs d’asile et de les accompagner en les orientant vers les structures disponibles sur le territoire national. Dans le département, la recherche d’une solution d’hébergement garanti pour les demandeurs d’asile est une ligne constante en tous points conforme aux engagements pris par la France dans les conventions et traités internationaux ».
Ça va exploser. Lancé début 2007, le plan d’accueil pour les sans-abri a fermé des places d’urgence. Chaque soir, les foyers refusent du monde.
Le constat est alarmant. « On laisse des gens dehors », lâche Jean-François Fribault. En juillet, le centre d’hébergement d’urgence et de réinsertion sociale (CHRS) des Petites-Maisons, situé dans la Doutre, a refusé 72 demandes d’hébergement. Autant que tous les refus de l’année 2007 cumulés. Le directeur de l’Abri de la Providence, dont dépend le centre, est dépité.
Tout bascule en janvier 2007 suite au très médiatique mouvement des Enfants de Don Quichotte. Le gouvernement lance alors son « plan d’action renforcé pour les sans-abri ». Il s’agit de convertir des places d’accueil d’urgence en place de stabilisation, plus pérennes.
L’infirmier psy toujours attendu
L’objectif est d’héberger les sans-abri jusqu’à plusieurs mois, le temps qu’ils reprennent le chemin de l’autonomie. Sur les 37 lits des Petites-Maisons, 20 sont devenus des places de stabilisation. Le plan d’action renforcé est allé un peu vite en besogne. « C’est un entonnoir : les demandes arrivent à flot mais on ne sort des foyers qu’au compte-gouttes », résume Jean-François Fribault. « Ça ne peut fonctionner qu’à condition que le circuit soit fluide, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. »
Le manque de moyens ne permet pas d’ouvrir de lits supplémentaires. Suite à la mise en place du plan, la Direction départementale des affaires sanitaires et sociales (DDASS) a versé 110 000 € à la structure.
Trop peu pour atteindre les objectifs. « Le montant des subventions ne correspond pas aux services qu’on offre, explique Jean-François Pasquier, éducateur au foyer. D’accord, le plan a quand même du bon, puisque le foyer ouvre plus tôt, mais le week-end par exemple, de trois éducateurs, on est passé à deux. »
Le non-remplacement des contrats aidés n’arrange rien à l’affaire. Un poste d’infirmier psychiatrique devait aussi être créé mais la place est toujours vacante. « Et pourtant, le poste existe ! »
Un bus aménagé en chambres
L’ambiance entre collègues en pâtit aussi. « Le travail d’équipe est mis à mal. On consacre moins de temps à la coordination entre services. On a du mal à s’harmoniser avec le 115 par exemple. Parfois, les réunions se tiennent à trois alors qu’on est dix », poursuit-il.
Alors, face à la crise, les structures s’organisent. Aux Petites-Maisons, un projet de reconstruction du foyer est à l’étude, pour faire passer le nombre de lits de 37 à 43. Coût du projet : 1,5 million d’euros. La réponse des pouvoirs publics est attendue avant l’hiver. Plus audacieux, un projet de réaménagement d’un ancien bus en six chambres individuelles s’achèvera à la fin du mois. En attendant, les sans-abri qui ne trouvent pas de place dans les foyers restent à la rue.
Les centres d’hébergement sont saturés. Les demandeurs d’asile en paieraient-ils les pots cassés ?
Pour décongestionner les foyers, le préfet du Maine-et-Loire a suspendu les demandes de domiciliation.
Cette formalité permet de donner une adresse aux demandeurs d’asile, point de départ pour enclencher leurs démarches administratives. « Compte tenu de l’impossibilité d’offrir un hébergement sur place, la préfecture décide de suspendre la domiciliation des nouveaux demandeurs d’asile entrant dans le département » expliquait-on le 16 juillet. Les services du préfet ajoutaient que tout était mis en oeuvre pour leur offrir un hébergement « dans d’autres départements ». Ces réfugiés ne peuvent plus non plus émettre de demandes d’hébergement dans les foyers d’accueil.
« Pourtant, domiciliation ne veut pas dire hébergement ! », tonne Jean-François Fribault, directeur de l’Abri de la Providence. Selon d’autres professionnels du social, c’est aussi une manière de fermer la vanne d’immigration dans le département et d’envoyer un signal aux passeurs.
Reste que cette mesure ne respecte pas la Convention internationale de Genève relative au statut des réfugiés, dont la France est signataire.
« Je m’en souviendrai toujours. C’était l’hiver 2006. En rentrant du sport ce soir-là, ma mère m’a dit de prendre mes affaires et de partir de la maison. Tout ça à cause d’une histoire d’argent où je n’y suis pour rien. Du jour au lendemain, c’était l’incompréhension. J’ai passé 15 jours dans la rue à Montreuil-Juigné, à côté de chez moi, il faisait très froid. Je ne connaissais pas encore le 115 à cette époque.
Puis je suis arrivée au foyer des Petites-Maisons pour ne pas devenir une charge pour ma meilleure amie qui m’hébergeait. J’avais l’impression d’être face à un mur. Je ne voulais parler à personne, j’avais peur de plonger avec les autres qui étaient ici. Peur des échecs et du regard des autres. Avec le recul je réalise que je dois beaucoup aux éducateurs et aux autres résidents. Certains ont été comme une seconde famille pour moi. Quand on est sans nouvelles de ses proches pendant deux ans, ça fait du bien.
Mon aventure a fait naître le goût des autres. Je commence à être connue ici. Quand les demandeurs d’asile viennent me voir plutôt que les animateurs, ça fait plaisir ! Je suis aussi présidente du conseil de la vie sociale du foyer. On réfléchit à trouver de nouvelles activités pour occuper tout le monde. Sinon, toutes les semaines se ressemblent et tous les week-ends sont pareils. On a déjà organisé des jeux, du sport et des sorties à l’extérieur. Pas mal, non ?
Aujourd’hui, j’ai terminé toutes mes démarches. J’attends le feu vert de la mission locale à la fin du mois pour suivre une formation. J’ai envie de travailler dans le commerce ou les espaces verts et de quitter le centre pour m’installer dans un foyer de jeunes travailleurs. En attendant, je vivote. Je touche entre 120 € et 150 € par mois : ce n’est pas le grand luxe mais je fais avec.
Mon regard sur le monde autour de moi a changé. Je ne comprends toujours pas pourquoi mes amis m’ont lâchée. Juste parce qu’ils avaient honte d’avoir une amie SDF. C’est dégueulasse ! Tous, sauf ma meilleure amie. Je lui dois beaucoup.
Mon rêve aujourd’hui ? Aller rendre visite à ma grand-mère dans le sud et d’arriver la tête haute pour lui montrer que j’ai réussi à m’en sortir. Dès que je m’en sors, je fonce ! »
Recueilli par P.G.
(Ouest-France, le 19 août 2008)
17 h 30, mercredi dernier, cour des Petites-Maisons, à Angers. La porte du centre d’hébergement d’urgence s’ouvre. Jean-François Pasquier, Fayçal et Pascal, trois éducateurs en poste ce soir-là, se préparent à accueillir les sans-abri qui demandent le couvert, une douche et un toit. Un peu de chaleur humaine, aussi.
« Ce soir, c’est plutôt calme, constate Jean-François, adossé à la façade du bâtiment. Parfois il y a la queue à l’entrée. » Une demi-heure plus tard, la porte se ferme. Fin de l’accueil.
18 h 15. Dans le bureau, un nouvel arrivant s’assied. Sergueï (1) est Tchétchène, il a 22 ans. Il plonge la main dans son sac et sort son titre de séjour, délivré par l’Office de protection des réfugiés et des apatrides. « Une femme ? », demande Fayçal. « Célibataire » répond le garçon dans un français hésitant. Ses yeux clairs illuminent un visage d’enfant trop vite propulsé dans la misère. « Déjà venu ? ». Silence. « Première fois. » Fayçal note. « OK, je te mets chambre 4. Je vais t’accompagner. »
18 h 30. Un résident toque à la porte. « Vous savez s’il y a un foyer à Noyant ? »
La soirée est calme. « C’est trompeur, ça peut virer à tout moment », confie Fayçal. « Il faut gérer des situations différentes et déjouer les conflits. On fait attention à mixer les groupes pour qu’aucun ne devienne dominant », complète Jean-François.
19 h. Dans la salle à manger, la télé est allumée. Au menu ce soir : avocats mayo, poulet haricots verts, flans et café. C’est le moment clé de la soirée pour la plupart de ces hébergés qui ont passé la journée à errer dans la rue ou à mener leurs démarches administratives.
19 h 20. La salle se vide. Direction la petite cour intérieure. Cigarette à la main, certains jouent à la belote. D’autres sont assis par terre et discutent dans plusieurs langues. C’est une tour de Babel, la misère ne connaît pas de frontières. Posé sur la table, le portable d’une jeune fille crache un son saturé. « À quoi sert le bonheur s’il n’est pas partagé ? » scande pour la énième fois un rappeur. Morceau suivant : Mika. Un carton dans les boîtes cet été. Refrain : « Love, love me. » Un rythme strass et paillettes branché. Mais pour eux, un décalage bien singulier quand on sait qu’ils devront quitter le foyer à 8 h 30 au plus tard le lendemain matin. « Love, love me. »
Les Enfants de Don Quichotte ont mis en ligne « Poudre aux Yeux », un film de 1h10 qui retrace l’ascension fulgurante du mouvement dans l’opinion et place les sans-abri au cœur de la démarche.
Une nouvelle « nuit blanche citoyenne »
Né en octobre 2006, les Don Quichotte s’étaient rapidement assuré une visibilité médiatique en utilisant des tentes rouge disposées le long du canal Saint-Martin, à Paris. Réalisé par Jean-Baptiste et Augustin Legrand avec Ronan Denecé, ce documentaire maison a déjà été visionné plus de 100 000, moins de trois jours après sa mise en ligne sur Dailymotion, le 15 février.
François Fillon a annoncé hier une enveloppe de 250 millions d’euros pour 2008 ainsi qu’un plan pluriannuel pour tenter de résoudre les problèmes des sans-abri et des mal-logés.
Fait marquant de cette annonce, la création d’un poste de préfet chargé de coordonner sur le terrain “toutes les actions de lutte contre les problèmes des sans-abri”, a déclaré le premier ministre. Cette annonce fait suite au rapport rendu par le député UMP des Yvelines Etienne Pinte, chargé mi-décembre d’étudier les moyens pour que “plus personne ne soit contraint de dormir dans la rue”. Sa mission est d’ailleurs prolongée dans ce but jusqu’en juin.
François Fillon a avancé l’objectif de construire 20 000 logements à loyer accessible, sur les 60 000 prévus chaque année d’ici 2012, et 9 000 places de maisons relais.
Du côté des associations, on se déclare très déçu par le chèque que le gouvernement est prêt à mettre sur la table. Elles avaient en effet évalué les besoins entre 1,5 et 1,7 milliards d’euros. Pour témoigner de leur mécontentement, un collectif a lancé un appel à une journée nationale de mobilisation le 21 février prochain, réunissant Les Enfants de
Don Quichotte, Emmaüs, la Fondation Abbé-Pierre, le Secours Catholique et le Secours populaire.
Les sans-papiers ne sont plus les bienvenus dans les centres d’hébergement d’urgence qui privilégient désormais la réinsertion et le long terme. Au grand dam des travailleurs sociaux.
Les travailleurs sociaux sont inquiets pour les sans-papiers. Le plan d’action pour l’accès au logement, voté dans le feu de l’action médiatique des Enfants de Don Quichotte en janvier 2007, a changé la donne. Il a converti de nombreux centres d’hébergement d’urgence (CHU) en centres d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS) qui permettent un séjour plus long, allant jusqu’à plusieurs années.
Une chance pour la réinsertion des sans-abri qui peuvent se concentrer sur leurs démarches, sans avoir à se soucier d’un lit où dormir. Mais un retour de bâton considérable pour les sans-papiers. « Le but d’un CHRS est d’accompagner les hébergés sur le chemin de la réinsertion. Cela passe par la recherche d’un emploi et l’accès au logement. Or, un sans-papiers est de fait exclu du marché du travail et du logement », explique Monique (1) une assistante sociale. Sans existence juridique et sans perspective d’évolution, les clandestins ne répondent pas aux critères des centres de stabilisation.
Associations : « une consigne officieuse »
Les acteurs de terrain pointent du doigt les Directions départementales des affaires sanitaires et sociales (DDASS) qui profiteraient de ce changement de statut pour donner un coup de balai dans les centres d’hébergement. « Dans certains foyers, on frise actuellement les 60 % de sans-papiers, la DDASS nous demande de ramener ce chiffre à 10 % », déplore l’assistante sociale, amère. « Cette consigne officieuse nous a été donnée il y a quelques mois, ça va avec la politique ambiante. À terme, les services sociaux nous ont fait comprendre que des fermetures administratives étaient à craindre si on ne respectait pas cet objectif », conclut la jeune femme.
Interrogée par téléphone, la Direction régionale des affaires sanitaires et sociales (DRASS), qui gère les huit départements d’Ile-de-France, dément. « Nous ne mettons ni pression ni limite sur le nombre de personnes sans-papiers hébergées dans les CHRS», affirme un responsable, avant de préciser que les antennes départementales peuvent parfois avoir « des positions différentes »
Sur la limite de 10 % de sans-papiers avancée par les associations, la DRASS déclare ne pas être au courant : « Je ne peux pas vous dire ». L’organisme, qui a alloué 246 millions d’euros aux associations d’Ile-de-France en 2007 (CHU, CHRS et hôtels sociaux confondus), affirme ne pas intervenir dans la politique d’accueil des associations.
« On ne travaille pas avec le ministère de l’Intérieur »
« On fait attention à la durée du séjour de l’hébergé lors de sa demande de renouvellement au bout de six mois, mais on ne travaille pas avec le ministère de l’Intérieur pour vérifier si les personnes sont en situation régulière ou pas », l’organisme. « Les DDASS ne sont pas habilitées à donner ce genre de consignes seules. Elles obéissent à des directives données par le gouvernement », rétorque un autre travailleur social.
Dans les foyers et les centres d’hébergement, l’angoisse gagne. « On continuera toujours à accepter des sans-papiers, sinon ça serait contraire à notre éthique », relativise Marc (1), chef de service d’un CHRS du 20e arrondissement de Paris. D’autres sont bien plus inquiets. « Certains sans-papiers sont horrifiés. J’en viens parfois à les questionner pour savoir s’ils n’ont pas de famille dans leur pays d’origine, pour voir si je ne peux pas les convaincre de rentrer. Jamais je n’aurais pensé avoir à demander ça un jour », s’indigne une assistante sociale parisienne. « Parfois on transfère des sans-papiers de centre en centre, ce qui permet de prolonger leur séjour. Ça devient glauque. Heureusement que cette directive est suspendue pendant le plan grand froid», poursuit-elle.
Un répit temporaire. « Dès le printemps, on sera bien obligés de s’y plier. »