
Abdel El Ahmer, le patron d’un bar à chicha parisien, est en grève de la faim pour dénoncer le décret anti-tabac qui vise ce type d’établissements. Son chiffre d’affaires s’est effondré et il en appelle au président de la République pour sauver son commerce.
Il prévient. « J’irai jusqu’au bout ». En grève de la faim depuis le 16 février, Abdel El Ahmer n’abandonnera pas la bataille. Chech rouge vissé sur la tête, lunettes noires, barbe foncée et visiblement affaibli après ce 25e jour de grève de la faim, il ne décolère pas. En cause, le décret anti-tabac appliqué en France depuis le 2 janvier qui interdit de fumer dans les bars et restaurants.
L’activité même des bars à chicha est donc directement mise en cause. « Houara Lounge », le bar d’Abdel El Ahmer situé dans le 14e arrondissement de Paris n’échappe pas à cette situation, tout comme ses 300 confrères d’Ile-de-France.
Au cours d’une conférence de presse tenue mardi aux côtés de sa femme Christine et de proches, il a déclaré avoir perdu 70 % de sa clientèle depuis l’entrée vigueur du décret le 2 janvier. Un habitué du bar modère cette estimation. « Il y a toujours autant de monde qu’avant, mais ce sont surtout des habitués et des amis du patron », confie le jeune homme en aspirant une bouffée de son narguilé.
La situation des bars à chicha est catastrophique. Au 1er janvier, la France comptait 800 bars à narguilé, dont la moitié en Ile-de-France. Depuis, environ un tiers a fermé ou s’est reconverti et les autres ont enregistré une baisse de leur chiffres d’affaires de 50 % en moyenne, selon l’Union des professionnels du narguilé. Lui-même en infraction, il risque une amende de 68 euros.
Dans cette situation paradoxale, impossible de sortir la tête de l’eau avec un remboursement de « 3 600 euros par mois » (crédit et loyer du bar). « Ou qu’ils nous indemnisent ou qu’ils nous laissent travailler tranquillement », tonne le franco-marocain qui a ouvert son établissement en 2005. Mais les pouvoirs publics font la sourde oreille et les nombreux courriers qu’il a envoyés sont restés lettre morte. « Alors je n’ai pas d’autre choix que de faire une grève de la faim ».
« Le narguilé est un concentré des valeurs républicaines »
La déception des bars à chicha est d’autant plus forte que les buralistes ont eux été entendus par le ministère de la Santé qui discute actuellement d’une possible sortie de crise. Leur chiffre d’affaires est en berne. Les ventes de cigarettes ont baissé de 6,3 % en janvier dernier par rapport à janvier 2007, selon « Le Losange », la revue professionnelle des buralistes.
Le maire PS du 14e arrondissement, Pierre Castagnou, a officiellement apporté son soutien à Abdel El Ahmer en lui remettant un courrier mardi après-midi. L’édile estime notamment qu’une indemnisation doit être accordée aux bars à chicha.
À l’occasion de cette rencontre avec la presse, le gréviste de la faim a fait intervenir le chercheur en tabacologie Kamal Chaouachi. Arrêté dans ses positions, le consultant de l’université Paris XII a tenu un discours à charge en nuançant la dangerosité de la chicha (voir encadré).
Pour expliquer cet acharnement, « l’auteur de la critique officielle du premier rapport d’experts de l’OMS sur le narguilé », selon ses termes, y voit la main de grands groupes industriels. « Je soupçonne l’industrie pharmaceutique d’être derrière cette campagne de mystification ». Ces firmes « mènent un combat maccarthyste », a-t-il ajouté.
Kamal Chaouachi met aussi en avant le lien social tissé par le narguilé. « Le narguilé est un concentré des valeurs républicaines, c’est un calumet de la paix », a avancé le chercheur, qui fait feu de tout bois pour appuyer son raisonnement.
Malgré ces soutiens, Abdel El Ahmer est toujours dans l’impasse. Il en appelle au président de la République pour sortir les bars à chicha de cette situation inextricable.
Seule amélioration depuis le début de sa croisade, la police a cessé ses incursions dans son bar et n’a jamais verbalisé ses clients pris le tuyau à la bouche. « Le premier jour, ils sont venus à douze pour m’impression et intimider ma clientèle, aujourd’hui ils ne me mettent plus la pression ».
Eclairage
Aucune étude fiable sur le narguilé
Le débat qui voit s’affronter les pro et les anti-narguilé souffre d’un absent notable : une analyse fiable sur la consommation de la chicha. L’unique étude réalisée à ce jour est celle du professeur Bertrand Dautzenberg, qui a publié Tout ce que vous ne savez pas sur la chicha, en 2006, co-écrite avec Jean-Yves Nau. Le chercheur affirme notamment que la consommation du narguilé est aussi nocive que la cigarette.
Cette étude, qui a fait beaucoup de bruit, est contestée par d’autres professionnels du tabac. C’est le cas du professeur Robert Molimard, tabacologue à Villejuif. « Ce n’est pas de la science, l’étude du professeur Dautzenberg a été faite en dépit du bon sens », s’indigne le président de la société de tabacologie. Il estime que l’expérience, conduite avec des machines à fumer, n’est pas réaliste.
Le médecin explique aussi que la nocivité entre cigarette et narguilé n’est pas comparable. En revanche, si la fumée de la chicha est moins concentrée que celle de la cigarette car elle est filtrée par l’eau, la combustion du charbon du narguilé est nocive.
« Le narguilé a été déclaré épidémie mondiale dans les sphères de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), mais cette photo est un trucage », a déclaré Kamal Chaouachi durant la conférence de presse en brandissant un poster de sensibilisation (ci-contre) réalisé par l’Institut national de prévention et d’éducation de la santé (INPES), qui montre un narguilé d’où s’échappent des volutes de fumée blanche.
« Des médecins affirment qu’une session de narguilé équivaut à 40 cigarettes, mais c’est faux. Le tabac utilisé est mélangé à de la mélasse et n’est pas brûlé directement comme une cigarette, ce qui ne permet pas le dégagement des substances toxiques, explique-t-il avant d’ajouter que « tout n’est pas noir et tout n’est pas blanc ».
Il dénonce les études publiées récemment, partiales selon lui. « Les études de l’OMS sont biaisées car elle n’incluent pas les résultats qui modèrent la nocivité du narguilé ».
En l’absence d’étude fouillée et objective – qui analyse en détails les composants de la fumée de la chicha – les théories les plus diverses s’affrontent sans données objectives pour les départager.
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