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Monsieur Boumadaf - Emmaüs Sainte Anne

Il est 17h mardi dernier lorsque je rencontre Monsieur Boumadaf dans le 14e arrondissement. Familier des hébergements d’urgence parisiens, c’est une figure bien connue des centres d’accueil et un tombeur de ses dames. Malgré ses 82 ans et des rides creusées au burin, notre Casanova local affiche une énergie sans faille. Un grand cœur dans une carcasse cabossée.

A 82 ans, cet Algérien a posé ses valises au foyer Emmaüs Sainte-Anne, une structure autonome implantée dans le complexe hospitalier du même nom. « J’y suis arrivé il y a un mois » dit-il en sortant la petite carte bleue de la poche intérieure de sa veste, qui mentionne la date de son arrivée. Mais « Monsieur Boumadaf », comme le surnomment ses amis du foyer, n’en est pas à son premier séjour en centre d’hébergement d’urgence (CHU). « Je les connais bien, j’en ai fait beaucoup à Paris. »

« La moustache, c’est la balayette d’amour »

Cette figure locale des foyers d’accueil ne fait pas qu’enchaîner les séjours dans les centres Emmaüs. Il collectionne aussi les conquêtes, qu’il accumule comme on enfile des perles. « Du matin au soir, je drague et je me balade » claironne notre lover du troisième âge, cheveux poivre et sel plaqués en arrière agrémentés d’une petite moustache bien taillée. « La moustache, c’est la balayette d’amour » précise-t-il. Il pétille. « A la Bastille, toutes les filles me connaissent ». Mais nul besoin de changer d’arrondissement pour trouver de « nouvelles jeunes filles ». Casanova poursuit. « Je vais souvent voir les filles à la sortie du lycée d’à côté, tout le monde me connaît depuis le temps » confie-t-il. Il invoque aussi parfois son grand âge pour user de stratagèmes tendancieux. « Une main qui glisse sur la poitrine d’une jolie fille et je m’excuse aussitôt en disant que c’est la faute de mon Parkinson ». Eclats de rire.

Il ne s’agit pas de perversité, mais d’un art de vivre. Le chéri de ses dames est émouvant et ne se « prend pas au sérieux ». Sa cravate Mickey lui confère un look aussi loufoque qu’attendrissant.

« J’étais un beau garçon »

Quand on aborde son parcours et son arrivée en France, il ne tourne pas la tête. Il ajoute qu’il « y a des choses qu’il dit, d’autres pas ». C’est sur un coup de tête qu’il a largué les amarres d’Algérie pour mettre le cap sur la France. « Mon père ne voulait pas que je me marie avec la femme que j’avais choisie. Il m’a dit soit tu renonces, soit tu pars. Je suis parti. »

Lorsqu’il arrive à Paris en août 1947, il est embauché à l’usine Renault de Boulogne-Billancourt. Il se souvient. « J’étais un beau garçon, des cheveux bruns et de grands yeux noirs. » Monsieur Boumadaf y restera plus de vingt ans, dont « six ans dans l’atelier fonderie, malgré les poisons et la poussière ».

Puis c’est le trou noir. Lorsque je lui demande quel chemin il a pris après avoir quitté l’usine à la fin des années 1960, les mots s’emmêlent et ne sortent pas. « Cette période de sa vie est un grand mystère » confie une employée du foyer qui le connaît bien. Il se contentera d’évoquer un séjour en Espagne puis sur la côte d’Azur, avec bien sûr des retours réguliers « au bled ». C’est d’ailleurs là-bas qu’il compte « quatre filles et deux garçons ». Il a eu deux autres enfants en France, une fille partie en Italie et un garçon aujourd’hui décédé. « J’ai eu d’autres enfants en France, mais ils sont partis dans le lavabo » lâche-t-il. Comprenez qu’ils sont morts en bas âge.

A peine un RMI pour vivre

L’appartenance culturelle est aussi un sujet douloureux. « La dernière fois que je suis allé en Algérie, je partais pour trois mois. J’y suis resté six jours. J’étais un étranger ». L’émotion le gagne. Il fixe la table et continue de siroter une bouteille de bière pourtant vide. « Deux fois on m’appelé pour me donner la nationalité française, mais j’ai refusé. J’ai la tête d’un Français ? Je reste Algérien. » Cette vision des choses, il la résume en ajoutant qu’il est un « Parisien provisoire ». Plus vraiment algérien, mais pas totalement français. « De toute façon, nous sommes tous des Parisiens provisoires. Des vrais Parisiens, il y en a, mais pas beaucoup mon fils ». Mais s’il se sent déraciné, il a fait de France sa terre d’amour.

Son avenir demeure incertain. Il a conscience que l’hébergement provisoire n’a pas vocation à se pérenniser. Sur les 800 € de retraite qu’il touche, il en envoie près de 300 € à sa famille en Algérie. Il lui reste donc à peine plus que le RMI (441 €) pour vivre. Faute de pouvoir s’offrir un logement, il reste donc dans l’expectative. « Les assistantes sociales veulent m’envoyer en maison de retraite. Mais moi je voudrais un petit studio en hôtel social ou une place en maison relais. »

Car à son âge, il n’est plus question de réinsertion ou de vie active. Le CHU n’est donc pas approprié. Sur ce terrain, les acteurs sociaux s’affrontent. Le chef de service du foyer estime que ce placement ne peut être une finalité et que la place de notre homme est en maison de retraite. L’équipe du foyer estime pour sa part que ce rythme lui convient et qu’il correspond à son équilibre. Monsieur Boumadaf ne rentre plus dans les cases.

Deux heures et autant de bières plus tard, quand nous sortons du café, il me glisse à l’oreille : « Je suis content d’avoir parlé, mon fils. Tu vois, avec une cigarette et une bière je suis heureux. » En arrivant au CHU, il conclut. « Je ne m’en fais pas pour la suite. On a le temps de mourir, on est jeune. »

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