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Les sans-papiers ne sont plus les bienvenus dans les centres d’hébergement d’urgence qui privilégient désormais la réinsertion et le long terme. Au grand dam des travailleurs sociaux.

Les travailleurs sociaux sont inquiets pour les sans-papiers. Le plan d’action pour l’accès au logement, voté dans le feu de l’action médiatique des Enfants de Don Quichotte en janvier 2007, a changé la donne. Il a converti de nombreux centres d’hébergement d’urgence (CHU) en centres d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS) qui permettent un séjour plus long, allant jusqu’à plusieurs années.

Une chance pour la réinsertion des sans-abri qui peuvent se concentrer sur leurs démarches, sans avoir à se soucier d’un lit où dormir. Mais un retour de bâton considérable pour les sans-papiers. « Le but d’un CHRS est d’accompagner les hébergés sur le chemin de la réinsertion. Cela passe par la recherche d’un emploi et l’accès au logement. Or, un sans-papiers est de fait exclu du marché du travail et du logement », explique Monique (1) une assistante sociale. Sans existence juridique et sans perspective d’évolution, les clandestins ne répondent pas aux critères des centres de stabilisation.

Associations : « une consigne officieuse »

Les acteurs de terrain pointent du doigt les Directions départementales des affaires sanitaires et sociales (DDASS) qui profiteraient de ce changement de statut pour donner un coup de balai dans les centres d’hébergement. « Dans certains foyers, on frise actuellement les 60 % de sans-papiers, la DDASS nous demande de ramener ce chiffre à 10 % », déplore l’assistante sociale, amère. « Cette consigne officieuse nous a été donnée il y a quelques mois, ça va avec la politique ambiante. À terme, les services sociaux nous ont fait comprendre que des fermetures administratives étaient à craindre si on ne respectait pas cet objectif », conclut la jeune femme.

Interrogée par téléphone, la Direction régionale des affaires sanitaires et sociales (DRASS), qui gère les huit départements d’Ile-de-France, dément. « Nous ne mettons ni pression ni limite sur le nombre de personnes sans-papiers hébergées dans les CHRS», affirme un responsable, avant de préciser que les antennes départementales peuvent parfois avoir « des positions différentes »

Sur la limite de 10 % de sans-papiers avancée par les associations, la DRASS déclare ne pas être au courant : « Je ne peux pas vous dire ». L’organisme, qui a alloué 246 millions d’euros aux associations d’Ile-de-France en 2007 (CHU, CHRS et hôtels sociaux confondus), affirme ne pas intervenir dans la politique d’accueil des associations.

« On ne travaille pas avec le ministère de l’Intérieur »

« On fait attention à la durée du séjour de l’hébergé lors de sa demande de renouvellement au bout de six mois, mais on ne travaille pas avec le ministère de l’Intérieur pour vérifier si les personnes sont en situation régulière ou pas », l’organisme. « Les DDASS ne sont pas habilitées à donner ce genre de consignes seules. Elles obéissent à des directives données par le gouvernement », rétorque un autre travailleur social.

Dans les foyers et les centres d’hébergement, l’angoisse gagne. « On continuera toujours à accepter des sans-papiers, sinon ça serait contraire à notre éthique », relativise Marc (1), chef de service d’un CHRS du 20e arrondissement de Paris. D’autres sont bien plus inquiets. « Certains sans-papiers sont horrifiés. J’en viens parfois à les questionner pour savoir s’ils n’ont pas de famille dans leur pays d’origine, pour voir si je ne peux pas les convaincre de rentrer. Jamais je n’aurais pensé avoir à demander ça un jour », s’indigne une assistante sociale parisienne. « Parfois on transfère des sans-papiers de centre en centre, ce qui permet de prolonger leur séjour. Ça devient glauque. Heureusement que cette directive est suspendue pendant le plan grand froid», poursuit-elle.

Un répit temporaire. « Dès le printemps, on sera bien obligés de s’y plier. »

(1) les prénoms ont été changés

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Damien a grandi en enchaînant les passages dans des familles d’accueil puis dans des foyers d’hébergement. A 21 ans, il a saisi la main que lui a tendue Luc, un ami de vingt ans son aîné. Nouvelle donne et nouveau départ, il a rejoint récemment les compagnons d’Emmaüs. Portrait d’une gueule d’ange à la poigne d’acier.

Les problèmes familiaux, il connaît. La débrouille aussi. A 21 ans, Damien ne compte plus les galères qu’il a traversées. « Je suis en foyer depuis tout petit, mais je m’en sortais tout seul. J’avais mon argent, mon compte à la banque et mes amis », explique-t-il. En panne de projets, il rejoint l’armée qu’il a rapidement quittée quand il a appris que sa mère était gravement malade. « J’ai pété les plombs après avoir perdu ma maman, ensuite j’ai appris que j’avais des petits frères et sœurs, ça m’a poussé à avancer, mais certains jours je baisse encore les bras. »

Une chape de plomb s’abat alors sur lui. Il sombre et fréquente « des amis » qui ne l’aident pas à s’en sortir. Mature et lucide, il en tire les conclusions. « Aujourd’hui je sais que je ne peux pas continuer à vendre du shit, voler, arracher des sacs à main. C’est pas comme ça qu’on fait du blé. A force de faire ça, regardez dans quel état je suis » lâche-t-il.

La première personne qui m’a vraiment regardé dans les yeux, c’est lui

Damien est arrivé au centre d’hébergement Emmaüs de la rue des Pyrénées il y a trois mois. « J’ai rencontré des gens bien, surtout Luc qui est là. La première personne qui m’a vraiment regardé dans les yeux, c’est lui, cet enfoiré » ironise-t-il en donnant une tape amicale sur l’épaule de son voisin. « Lui, y a rien à dire. J’ai côtoyé beaucoup de gens, qui vous promettent monts et merveilles, mais des amis comme Luc je les compte sur les doigts d’une seule main », lâche le jeune homme aux cheveux rasés. Luc l’a épaulé. Lui aussi a connu les galères. Originaire de Martinique, il a enchaîné les petits boulots. Suite à une rupture familiale, il s’est retrouvé dans la rue durant un an et demi. Il s’en sort peu à peu et travaille depuis huit mois en tant qu’agent d’accueil.

Cette rencontre avec Luc a fait grandir Damien. « J’ai 20 ans de plus que lui. Un jeune, si tu lui donnes des conseils, il t’écoute. Je lui ai parlé franchement, comme un petit frère et il m’a écouté. Je lui ai dit que s’il continuait comme ça, il était par terre. C’est un ami à moi. Je le considère » confie Luc. Puis il se retourne vers Damien, « y a pas intérêt que je te retrouve ici dans 2 semaines ! »

La machine à projets est en route

Les efforts de Damien ont fini par payer. Il y a trois semaines, il est parti de bonne heure le matin pour rejoindre les compagnons d’Emmaüs d’un centre d’hébergement de Rouen. « Je passe d’un statut d’hébergé à celui de compagnon » souligne-t-il avec fierté. Une revanche ? « Oui et non. Moi j’ai trop de cœur. J’ai rencontré des compagnons qui m’ont pris pour un con. Quand j’ai quelqu’un dans la gueule, c’est fini. Je vais en profiter pour me rattraper ». Une pépite d’un caractère sensible coulée dans un alliage en fonte.

La machine à projets est en route. En mettant un doigt dans l’engrenage, les projets suivent. « Compagnon, ça ne sera pas mon travail tout le temps. » Il réfléchit et reprend. « J’ai envie de construire une association humanitaire. » Une vocation née après un séjour de neuf mois au Sénégal. « A côté, travailler en France c’est de la rigolade. Là-bas j’ai travaillé. Ici, un jeune veut pas ramasser les papiers par terre, parce qu’il a honte. J’ai raison ou pas ? C’est cette vision des choses qui m’a aidé à grandir. »

Il porte un regard critique sur la situation des jeunes qui partagent sa situation. « Il faut qu’ils s’en sortent. Personne n’est venu vers moi pour me dire de m’en sortir. Je le sais de moi-même. Chacun a sa mentalité. Si c’est faible, on reste à galérer. S’ils veulent s’en sortir et qu’ils écoutent les plus grands qu’eux, ils y arriveront. Faut voir la vie autrement. »

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Souleymane Bâ - Foyer Emmaüs Pyrénées

Retour au centre d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS) d’Emmaüs, rue des Pyrénées dans le 20e arrondissement de Paris. J’avais rencontré plusieurs hébergés lors de mes précédents passages au foyer. Cette fois, c’est Souleymane Bâ, le chef de service qui me reçoit, pour m’expliquer le fonctionnement du foyer.

Avant de devenir un centre de stabilisation (CHRS) en octobre dernier, le foyer de la rue des Pyrénées a d’abord été un centre d’hébergement d’urgence. Mais quelle est la différence entre ces deux statuts ? « Dans le cas d’un CHU, on reste dans l’optique de l’urgence. Dans un foyer de réinsertion, on peut séjourner de 6 mois à un an » explique Souleymane Bâ, le chef de service du centre de 46 ans, qui œuvre chez Emmaüs depuis 1992. Ce n’est toutefois pas un objectif à terme, car la finalité du passage dans l’établissement est bien sûr d’en sortir.

Les personnes accueillies se trouvent déjà dans une dynamique d’insertion et cheminent vers l’autonomie. Tous n’ont pas connu la rue avant d’arriver ici. Beaucoup ont d’abord posé leurs valises dans des structures d’urgence temporaires. « Un CHRS est beaucoup plus sympa, les conditions de vie sont plus agréables. Par exemple, on place deux hébergés par chambres, voire en chambres individuelles dans certains cas » souligne le responsable du centre, fine moustache et veste en velours marron qui recouvre une chemise rayée. Mais la place est chère et les sollicitations nombreuses. « On reçoit jusqu’à 20 appels par jour ».

Parmi les 54 hébergés que compte le centre, la majorité travaille. Missions d’intérim, CDD à temps partiel et quelques rares CDI comptent parmi les emplois exercés. Beaucoup se qualifient eux-mêmes de ‘travailleurs pauvres’ : leur activité salariée ne leur permet pas de présenter suffisamment de garanties aux bailleurs lorsqu’ils cherchent un logement.

Quelle porte de sortie après ces longs mois de flottement passés au foyer ? S’ils sont nombreux à trouver des logements par eux-mêmes en déposant des demandes auprès des organismes sociaux, d’autres sont aiguillés vers des structures sociales. Les maisons relais et les résidences sociales, où l’on peut rester plus de deux ans, font partie du dispositif. Le demandeur peut aussi s’orienter vers un hôtel social – Emmaüs en gère plusieurs – qui ont des capacités d’accueil plus importantes. Ils peuvent à ce titre bénéficier de l’allocation de logement temporaire (ALT) et l’aide personnalisée au logement (APL).

Le centre d’hébergement : retour à la responsabilisation

L’apprentissage de la responsabilisation passe par une contribution financière à hauteur des moyens de chacun. « Chaque hébergé verse 15 % de ses propres revenus et s’occupe de l’entretien de sa chambre » explique Souleymane Bâ. Quand on parle d’insertion, elle ne concerne pas que le monde professionnel. Le foyer a aussi dû tordre le cou aux préjugés entretenus par le voisinage. ‘Oui à l’ouverture de foyers sociaux, mais pas à côté de chez soi’ résume l’idée que beaucoup se font. « Les relations avec les gens du coin sont vitales, on fait les courses à la supérette d’à côté. C’est une manière de se débarrasser des idées reçues ».

Karine Cornument - Foyer Emmaüs Pyrénées

Comme tout CHRS, celui de la rue des Pyrénées accompagne les hébergés et déploie aussi sa pléiade d’acteurs de terrain. Deux travailleurs sociaux s’entretiennent avec les nouveaux arrivants dès leur arrivée. « Il y a d’abord une phase d’observation de six jours, pour s’assurer que la structure correspond bien au profil de l’hébergé, ajoute Souleymane, puis le contrat est signé au septième jour. » Le bilan est ensuite tiré toutes les deux semaines.

Quels sont profils qui composent cette équipe ? Le responsable du centre, deux travailleurs sociaux, cinq auxiliaires socio-éducatifs (« les permanents de nuit »). Ce sont eux qui « connaissent le mieux les hébergés ». Enfin, on retrouve aussi trois compagnons, qui « veillent sur la quiétude du centre » et s’occupe principalement de l’intendance et des ateliers.

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Entre 800 personnes selon la police et 2 500 selon les organisateurs ont manifesté dimanche dans les rues de Paris pour exprimer leur solidarité avec les mal-logés. Les manifestants, partis de la rue de la Banque où un campement de mal-logés est installé depuis plus d’un mois, ont défilé aux cris de “Un toit c’est la loi !”. Tous ont répondu à l’appel du Droit au logement (DAL).

Plusieurs formations politiques étaient présentes, dont le Parti communiste (PC), la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) et les Verts. D’autres mouvements, dont la Ligue des droits de l’Homme et Alternative libertaire étaient aussi dans les rangs. Le Parti socialiste, pour sa part, était absent du cortège.

Comme le soulignent les personnes en voie de réinsertion, la question du logement est un pivot indispensable pour prendre le chemin de l’autonomie.

Quelques vidéos de la manifestation, avec l’actrice Josiane Balasko en tête de cortège.

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Monsieur Boumadaf - Emmaüs Sainte Anne

Il est 17h mardi dernier lorsque je rencontre Monsieur Boumadaf dans le 14e arrondissement. Familier des hébergements d’urgence parisiens, c’est une figure bien connue des centres d’accueil et un tombeur de ses dames. Malgré ses 82 ans et des rides creusées au burin, notre Casanova local affiche une énergie sans faille. Un grand cœur dans une carcasse cabossée.

A 82 ans, cet Algérien a posé ses valises au foyer Emmaüs Sainte-Anne, une structure autonome implantée dans le complexe hospitalier du même nom. « J’y suis arrivé il y a un mois » dit-il en sortant la petite carte bleue de la poche intérieure de sa veste, qui mentionne la date de son arrivée. Mais « Monsieur Boumadaf », comme le surnomment ses amis du foyer, n’en est pas à son premier séjour en centre d’hébergement d’urgence (CHU). « Je les connais bien, j’en ai fait beaucoup à Paris. »

« La moustache, c’est la balayette d’amour »

Cette figure locale des foyers d’accueil ne fait pas qu’enchaîner les séjours dans les centres Emmaüs. Il collectionne aussi les conquêtes, qu’il accumule comme on enfile des perles. « Du matin au soir, je drague et je me balade » claironne notre lover du troisième âge, cheveux poivre et sel plaqués en arrière agrémentés d’une petite moustache bien taillée. « La moustache, c’est la balayette d’amour » précise-t-il. Il pétille. « A la Bastille, toutes les filles me connaissent ». Mais nul besoin de changer d’arrondissement pour trouver de « nouvelles jeunes filles ». Casanova poursuit. « Je vais souvent voir les filles à la sortie du lycée d’à côté, tout le monde me connaît depuis le temps » confie-t-il. Il invoque aussi parfois son grand âge pour user de stratagèmes tendancieux. « Une main qui glisse sur la poitrine d’une jolie fille et je m’excuse aussitôt en disant que c’est la faute de mon Parkinson ». Eclats de rire.

Il ne s’agit pas de perversité, mais d’un art de vivre. Le chéri de ses dames est émouvant et ne se « prend pas au sérieux ». Sa cravate Mickey lui confère un look aussi loufoque qu’attendrissant.

« J’étais un beau garçon »

Quand on aborde son parcours et son arrivée en France, il ne tourne pas la tête. Il ajoute qu’il « y a des choses qu’il dit, d’autres pas ». C’est sur un coup de tête qu’il a largué les amarres d’Algérie pour mettre le cap sur la France. « Mon père ne voulait pas que je me marie avec la femme que j’avais choisie. Il m’a dit soit tu renonces, soit tu pars. Je suis parti. »

Lorsqu’il arrive à Paris en août 1947, il est embauché à l’usine Renault de Boulogne-Billancourt. Il se souvient. « J’étais un beau garçon, des cheveux bruns et de grands yeux noirs. » Monsieur Boumadaf y restera plus de vingt ans, dont « six ans dans l’atelier fonderie, malgré les poisons et la poussière ».

Puis c’est le trou noir. Lorsque je lui demande quel chemin il a pris après avoir quitté l’usine à la fin des années 1960, les mots s’emmêlent et ne sortent pas. « Cette période de sa vie est un grand mystère » confie une employée du foyer qui le connaît bien. Il se contentera d’évoquer un séjour en Espagne puis sur la côte d’Azur, avec bien sûr des retours réguliers « au bled ». C’est d’ailleurs là-bas qu’il compte « quatre filles et deux garçons ». Il a eu deux autres enfants en France, une fille partie en Italie et un garçon aujourd’hui décédé. « J’ai eu d’autres enfants en France, mais ils sont partis dans le lavabo » lâche-t-il. Comprenez qu’ils sont morts en bas âge.

A peine un RMI pour vivre

L’appartenance culturelle est aussi un sujet douloureux. « La dernière fois que je suis allé en Algérie, je partais pour trois mois. J’y suis resté six jours. J’étais un étranger ». L’émotion le gagne. Il fixe la table et continue de siroter une bouteille de bière pourtant vide. « Deux fois on m’appelé pour me donner la nationalité française, mais j’ai refusé. J’ai la tête d’un Français ? Je reste Algérien. » Cette vision des choses, il la résume en ajoutant qu’il est un « Parisien provisoire ». Plus vraiment algérien, mais pas totalement français. « De toute façon, nous sommes tous des Parisiens provisoires. Des vrais Parisiens, il y en a, mais pas beaucoup mon fils ». Mais s’il se sent déraciné, il a fait de France sa terre d’amour.

Son avenir demeure incertain. Il a conscience que l’hébergement provisoire n’a pas vocation à se pérenniser. Sur les 800 € de retraite qu’il touche, il en envoie près de 300 € à sa famille en Algérie. Il lui reste donc à peine plus que le RMI (441 €) pour vivre. Faute de pouvoir s’offrir un logement, il reste donc dans l’expectative. « Les assistantes sociales veulent m’envoyer en maison de retraite. Mais moi je voudrais un petit studio en hôtel social ou une place en maison relais. »

Car à son âge, il n’est plus question de réinsertion ou de vie active. Le CHU n’est donc pas approprié. Sur ce terrain, les acteurs sociaux s’affrontent. Le chef de service du foyer estime que ce placement ne peut être une finalité et que la place de notre homme est en maison de retraite. L’équipe du foyer estime pour sa part que ce rythme lui convient et qu’il correspond à son équilibre. Monsieur Boumadaf ne rentre plus dans les cases.

Deux heures et autant de bières plus tard, quand nous sortons du café, il me glisse à l’oreille : « Je suis content d’avoir parlé, mon fils. Tu vois, avec une cigarette et une bière je suis heureux. » En arrivant au CHU, il conclut. « Je ne m’en fais pas pour la suite. On a le temps de mourir, on est jeune. »

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Secours catholiqueDans son rapport annuel rendu jeudi, le Secours catholique montre que la misère change de visage selon les régions. Il souligne que les personnes aidées parviennent à se débrouiller plus facilement dans les grandes villes, où les possibilités d’aides et d’emplois sont plus nombreuses que dans les zones rurales. Le manque de transports est notamment pointé du doigt.

Rappelons que Nicolas Sarkozy s’est engagé, mi-octobre, à réduire la pauvreté d’au moins un tiers en cinq ans.

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Foyer Emmaüs

Foyer Emmaüs. 355 rue des Pyrénées à Paris. On y est. Je pousse la porte, avec 5 minutes d’avance. J’ai rendez-vous à 17h avec Souleymane Bâ, le responsable du centre.

Dans le salon, une jeune femme aux yeux bleus debout derrière le comptoir d’accueil essaie tant bien que mal de se faire comprendre par un hispanophone qui ne parle pas le français. « Esto no es posible » articule-t-elle avec un bon accent. C’est Karine, une salariée du foyer. Elle m’annonce auprès de Souleymane. Casquette noire vissée sur ses cheveux blonds, sweat foncé qui arbore les initiales ‘FBI’, jogging bleu marine et baskets aux pieds, on imagine qu’elle se prépare à aller courir. Mais c’est une activité tout aussi sportive qui occupe sa soirée.

Karine est « un peu une maîtresse de maison » selon ses mots. La jeune femme de 27 est en fait salariée de l’association. Elle est à la fois « médiatrice, négociatrice, agent d’accueil, auxiliaire socio-éducatif » et rappelle aussi parfois les « règles de citoyenneté aux hébergés ». Un vrai sacerdoce.

« Tout le monde peut être admis, papiers ou pas »

Ce foyer est l’une des quinze structures parisiennes gérées par Emmaüs. Un responsable de centre, deux travailleurs sociaux, cinq salariés et plusieurs compagnons Emmaüs veillent sur les 55 ‘accueillis’ que compte le foyer. Ils sont d’origine française, maghrébine, africaine et d’Europe de l’Est. Ces rescapés de la misère ont tous été orientés par les services sociaux avant d’atterrir rue des Pyrénées. « Tout le monde peut être admis, papiers ou pas. A condition d’avoir au moins 18 ans, de ne pas être totalement désocialisé et de ne pas présenter de pathologie » précise-t-on chez Emmaüs. Les ‘accueillis’ peuvent poser leurs valises pendant un mois. Une période renouvelable qui se prolonge parfois jusqu’à trois mois. « Une participation symbolique d’1,50 € par nuit est demandée, souligne Karine, l’hébergé dispose de deux semaines maximum pour rencontrer un travailleur social après son arrivée ». « On n’est pas dans une logique d’assistanat, on cherche à créer une dynamique. Ici, c’est une maison de vie, le but c’est d’avancer, pas de stagner. C’est un peu la pyramide de Maslow » souligne-t-elle.

Le foyer ouvre aussi ses portes durant la journée à des personnes dans le besoin qui sont de passage, « pour rester dans l’esprit de l’abbé Pierre ». C’est le cas de ce quadragénaire, « né à Issy-les-Moulineaux », que j’ai rencontré dans le salon. Il est bavard et très cultivé. Je le regarde, il me toise. « Moi c’est Didier » annonce-t-il. Ses idées sont à l’image de ses cheveux bruns bouclés : en pagaille. Didier me parle longuement d’un article de Sciences & Vie qui annonce qu’une technique novatrice permettrait d’évaluer précisément l’âge du plus vieil homme du monde, de son service militaire et de son rêve d’évasion au Japon. Il n’évoque pas son passé et une pudeur mêlée de respect m’interdit d’aborder le sujet dès maintenant. Je ne suis pas venu ici pour creuser le passé mais pour sonder l’avenir. Didier évoque pourtant « un clash avec sa banque », une fin de versement des Assedic, après quoi il s’est retrouvé sans le sou, avec « des dettes à payer ». On imagine la suite, la spirale vers la misère et la rue. Il s’accroche pourtant à sa dignité et porte une chemise grise assortie à une cravate bordeaux desserrée. Un détail lourd de sens qui force le respect. Malgré les apparences, il m’annonce que c’est pourtant dans la rue qu’il passera la nuit, sans vraiment pouvoir justifier ce choix. Je n’insiste pas.

Foyer Emmaüs

Un peu plus tard dans la petite cour intérieure, point de ralliement entre le centre du foyer, le vestiaire, le cyberespace et la salle à manger, trois personnes profitent d’une cigarette pour discuter. Assis sur une chaise, au fond de la cour, une silhouette appuie mécaniquement sur la minuterie chaque fois que la lumière s’éteint. Mohamed, la cinquantaine entamée, est silencieux. Sapé comme un homme d’affaires, chemise grise et cravate à carreaux, il m’observe. « Vous faites un reportage ? » me demande-t-il. « Oui c’est ça, sur le fonctionnement du foyer ». Il acquiesce et prend un air concentré. Je tente un « vous connaissez un peu ce foyer ? ». Mohamed me répond que c’est « son premier jour ici ». Je n’en demande pas plus. Il n’en dira pas davantage.

Avec une heure de retard, j’aperçois Souleymane Bâ qui sort de son bureau. Je me présente. Le directeur du centre, la trentaine, m’explique qu’il doit partir en urgence parce que sa voiture est à la fourrière. Et faute de la récupérer ce soir, ça ne sera pas avant vendredi à cause du jour férié. Il se confond en excuses et rendez-vous est pris ce vendredi à 17 h.

« Je donne un coup de main au lieu de rester les bras croisés »

Entre-temps, Karine enchaîne les allers et venues dans le foyer. Elle déborde d’énergie et la partage avec des hébergés dont le moral est proche de zéro. Elle irradie. Un cœur de centrale nucléaire en fusion. « Elle est toujours comme ça » s’amuse Cheik, un bénévole qui s’occupe du vestiaire, installé dans un petit local, où les locataires du foyer peuvent récupérer des vêtements. Lui, il est entré au foyer en 2005. En « galère de papiers » et électricien à ses heures, il l’a quitté après avoir trouvé un logement mais n’arrive pourtant pas à couper le cordon. « Je n’ai rien à faire dehors, donc je donne un coup de main au lieu de rester les bras croisés. J’ai décidé d’aider » explique ce grand gaillard d’origine africaine.

Il est déjà 19h30. J’explique à Karine que je voudrais revenir au foyer, pour « prendre le temps » de discuter et d’observer. « Aucun problème, passe une journée ici » me propose-t-elle. C’est conclu.

Avant de repartir, Didier m’interpelle. « Vous aller prendre le métro ? ». « Oui ». « Moi aussi ! ». On sort du foyer ensemble. Lui avec un sac en plastique dans chaque main. Moi avec ma besace en bandoulière. On prend une direction différente. Après l’avoir salué, je me retourne dans la rue. Je l’aperçois, le regard flou, qui regarde au travers d’une vitrine dont le store métallique est abaissé. De profil, on distingue ses deux sacs estampillés Franprix. Sur l’un d’eux, le logo du supermarché : un cœur rouge auréolé de deux feuilles d’arbre qui rappellent les ailes d’un ange. Retour à la réalité.

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Foyer EmmaüsEmmaüs m’ouvre les portes de son foyer d’hébergement de la rue des Pyrénées, dans le 20e arrondissement de Paris, pour quelques mois. Ce centre de stabilisation accueille des femmes et des hommes seuls sur le chemin de la réinsertion. Je m’y rendrai régulièrement pour les rencontrer, ainsi que les acteurs sociaux sur le terrain.

Cette première approche est délicate car le contact est difficile à établir avec les hébergés. Se faire connaître prend du temps. Leur confiance se mérite. C’est une démarche longue. Je relate ici mon premier passage au foyer il y a tout juste une semaine, ainsi que mes impressions. En vrac.

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Village de l\'Espoir - Jacques DerooLe village de bungalows d’Ivry-sur-Seine héberge une soixantaine d’anciens sans-abri. Période de transition entre la rue et la vie normale, l’association permet à ces gueules cabossées de s’ancrer dans la réalité. Recette d’une formule atypique.

Ivry-sur-Seine, jeudi dernier. Jacques Deroo reçoit dans son bureau. Cheveux poivre et sel plaqués en arrière, sweat bleu qui découvre une chemise à carreaux et barbe épaisse, le coordinateur du Village de l’espoir allume une cigarette et annonce la couleur. « Ici, les résidents ne sont pas pris en charge à 100 %, chacun participe. On ne s’occupe ni de la nourriture, ni du transport. Il faut les préparer à leur vie après leur séjour. »

Les 30 mobil-homes du village ne sont pas des gîtes de vacances. Chacun met la main à la poche à hauteur de ses possibilités, « 60 euros par mois pour une personne seule, 90 euros pour un couple » précise Jacques Deroo. C’est l’un des moyens utilisés pour responsabiliser la soixantaine de locataires atypiques.

La structure tire sa raison d’être de ce constat : pour reprendre pied, il faut (ré)apprendre l’autonomie. Lors de son arrivée, le locataire signe un contrat d’hébergement, l’équivalent d’un bail. « Il y a état des lieux, signature de contrat et remise des clés » pointe Jacques Deroo. Tout est fait dans les formes pour coller à la réalité. Cet ancien sans-abri, qui a passé quinze mois dans la rue, connaît son sujet.

« Ici c’est la vraie vie »

Seul le va-et-vient du RER dont la ligne jouxte le terrain trouble le calme ambiant. La plupart des résidents ont déserté leurs bungalows pour se rendre au travail. Un élément clé vers l’autonomie. Au cœur de l’après-midi, le village affiche une quiétude qui contraste avec l’activité décrite par son coordinateur.

Lors de l’ouverture du Village fin mars dernier, 5 % des résidents travaillaient. Ils sont aujourd’hui plus de 70 %. Beaucoup sont embauchés dans le secteur du bâtiment, d’autres sont intérimaires. Ceux qui peinent à redémarrer sont orientés vers une structure partenaire où ils participent à des ateliers professionnalisants.

Village de l\'Espoir - Jacques Deroo

Liliane Gabel, Coralie Mallet, Marco Russo et Patricia Deroo sont employés au Village.

Se réinsérer en travaillant n’est pas l’unique credo du Village de l’espoir. Pour permettre à ces rescapés de la rue de remettre le pied à l’étrier, une pléiade d’acteurs sociaux les entoure. Coralie Mallet, conseillère en économie sociale et familiale, en fait partie. Avenante et motivée, la jeune femme de 24 ans ne ménage pas ses efforts. De l’ouverture des droits sociaux des résidents à la tenue de leur budget en passant par un rôle de confidente, son périmètre d’action est large. « Au début c’est difficile, les personnes n’ont plus de repères, il faut les recadrer », explique le brin de jeune femme. Mais la recette porte ses fruits. « Aujourd’hui, sept personnes sont en CDI et dix en CDD. »

Pas d’argent, pas de tournée de linge

Si le Village offre un toit pour un prix symbolique, y séjourner n’est pas une finalité. L’accent est mis sur la réalité. Cet apprentissage passe aussi par une philosophie de vie. « Si on casse, on paie. Si on a pas d’argent pour la machine à laver alors pas de tournée de linge » lâche Coralie Mallet, qui ajoute toutefois que les exceptions sont nombreuses. Une rigueur de façade qui jette les bases de la pédagogie de l’association. « Ça nous permet de travailler sur la gestion du budget. Si au 15 du mois quelqu’un vient me dire que ses comptes sont dans le rouge, on en tire les conclusions pour faire mieux le mois d’après », explique Coralie Mallet.

Village de l\'Espoir - Jacques Deroo

Jacques Deroo, coordinateur du Village.

Site pilote à son ouverture, ce village improbable a aujourd’hui fait ses preuves. Il est financé par l’association Cœurs des Haltes, qui elle-même perçoit des subventions publiques et des dons. Mais faute de places, l’accueil de nouveaux locataires reste très limité. Mais l’association reste optimiste. 118 villages devraient ouvrir partout en France avant la fin 2008, dont cinq en Ile-de-France avant la fin de cet l’hiver. « Le bilan va bientôt être tiré » tonne Jacques Deroo. Un ultimatum en forme de menace. « On a prévenu les pouvoirs publics. Si au 15 décembre le nombre de place disponibles pour les sans-abri n’augmente pas, 1 000 camping-cars de toute l’Europe convergeront sur Paris pour former le plus grand centre d’hébergement de France. » On doute que le gouvernement apprécie de voir débarquer une cohorte de camping-cars sur les Champs-Élysées.

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Journee misereEn marge des débats organisés à l’occasion de la Journée du refus de la misère, qui s’est tenue le 17 octobre à Paris, plusieurs ateliers étaient dédiés aux enfants. Pour leur expliquer, grâce à des activités ludiques, ce qu’est cette misère à laquelle on consacre un rendez-vous annuel.

En contrebas de l’esplanade du Trocadéro, les toiles colorées sont légion. Un enfant s’avance vers l’animatrice en charge de l’atelier peinture et lui tend une vingtaine de tickets multicolores. « C’est la récompense » s’amuse Monique, qui les reçoit. « Par groupe de trois, les enfants prennent part à une dizaine d’activités sportives et reçoivent des tickets qui attestent de leur participation. C’est un prétexte pour qu’ils participent à toutes les activités. Ils viennent ensuite peindre sur le thème de la misère » ajoute la bénévole aux cheveux poivre et sel. Chaque toile sera ajoutée à la fresque géante installée autour du petit terrain de football improvisé, à deux pas de l’atelier. L’œuvre partira ensuite sur les routes de France pour être exposée. L’atelier de plein air est animé par des bénévoles de la Fédération sportive et gymnique du travail et d’ATD Quart-Monde. Une subvention de 19.000 euros versée par la SNCF le finance.

La peinture pour sensibiliser

« Cette journée est un partage. La peinture permet aux enfants livrer leur vision des choses » explique Michel, le peintre qui chapeaute l’atelier. L’artiste au pantalon d’arlequin caresse sa barbe havane, ajuste son béret bleu marine et poursuit. « À travers la peinture, les enfants doivent montrer qu’ils pensent aux autres ». « Des expressions ressortent sans qu’on leur dise », ajoute son épouse. Les mots « solidarité » et « respect » ainsi que des cœurs dessinés reviennent en effet sur de nombreuses toiles. Jonathan, une bouille ronde de 7 ans, s’approche du peintre et lui tend une assiette en plastique pour qu’il la remplisse de peinture. « Tu sais pourquoi tu es là ? Tu as des petits copains qui n’ont pas de maison ou qui n’ont pas de papa ou de maman ? » demande l’artiste, avec un accent qui roule comme la Garonne. Engoncée dans sa doudoune rose, la fillette répond par la négative. « Eh bien si tu veux, tu peux faire un dessin pour les enfants qui ont moins de chance que toi, pour leur réchauffer le cœur » L’enfant acquiesce, récupère son matériel et se dirige vers une toile vierge. « La peinture doit aussi servir à sensibiliser les jeunes à la misère, c’est un moyen comme un autre » confie l’homme, visiblement satisfait.

Transmettre le message aux jeunes

Sur le chevalet voisin, une mère de famille trempe la paume de sa main droite dans une assiette de peinture rouge et la pose sur la toile. « L’empreinte, c’est symbolique, c’est le signe d’une action qui dure » explique Leïla, 40 ans. Originaire de Valenciennes, le brin de femme a fait le déplacement aujourd’hui pour la circonstance. « C’est la première fois que j’emmène mes enfants à Paris, je le fais pour les sensibiliser. Dans ma vie, j’ai beaucoup galéré. Je suis en France depuis l’âge de sept ans et je viens tout juste d’obtenir la nationalité française. Il y a un proverbe algérien qui dit que la Terre tourne pour tout le monde. C’est ma manière de montrer à mes enfants qu’aujourd’hui si tout va bien pour eux, les lendemains ne sont jamais assurés », conclut-elle.

Avec une mise en scène qui parle aux enfants, ces ateliers transmettent le message au jeune public. « La vraie leçon de cette journée, c’est de montrer qu’il faut donner aux autres » confie Leïla, dont le timbre de voix trahit l’émotion. Mais déjà, Brahim tire sur la manche de sa mère. « Maman, on va voir la Tour Eiffel ? » Leïla sourit. « Oui c’est long, mais ça vaut le coup. »

Journée mondiale du refus de la misère. Journée mondiale du refus de la misère.

Peindre pour exprimer son espoir : c’était l’un des ateliers proposés au enfants lors de cette Journée du refus de la misère.

Des concerts ont aussi rythmé la journée, pour dire non en chantant.

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